Bonjour les gens,

Après un premier article sur le croisement entre sexisme et spécisme il y a quelques jours, je poursuis cette série sur l’intersectionnalité, en explorant aujourd’hui les adhérences entre racisme et exploitation des animaux.

Je préviens tout de suite : cet article va être difficile et désagréable à lire.

  • Il va être dur à lire pour les personnes végé / véganes privilégiées, qui pensent et me jurent leurs grands dieux qu’iels ne sont pas racistes, mais en fait si, en creusant bien
  • Il va être dur à lire pour les personnes racisées qui prennent l’excuse du racisme pour refuser de s’intéresser à l’éthique animale et d’adopter un mode de vie végane
  • Il pourrait blesser l’ego des non-véganes blanc.he.s, qui critiquent l’exploitation animale des autres tout en considérant la leur acceptable.

Je n’ai qu’une chose à vous dire si vous faites partie de ces catégories : je ne vais pas chercher à embellir la réalité juste pour que vous ayez bonne conscience. Et je ne suis pas responsable de vos sentiments. La seule chose à faire après la lecture de cet article, c’est de l’introspection (ou alors, si vous êtes végane et racisé.e, vous pouvez reprendre une vie normale et manger du guacamole 🥑🥑🥑). Je vous invite chaudement à vous demander si vous avez eu un des comportements que je vais énumérer, et mettre en place les changements nécessaires pour que ça ne se reproduise plus. Autant pour la tranquillité des personnes racisées… que pour les droits fondamentaux des animaux.

Slogan véganisme animaux

Racisme et spécisme dans la communauté végane

Non-prise en compte et invisibilisation des personnes véganes racisées

Après deux ans et demi passées à fréquenter les événements de la communauté végane, un constat me saute aux yeux : les personnes racisées y sont fortement minoritaires. Et quand je rencontre des véganes racisé.e.s (ce qui a dû arriver 4 fois depuis ma conversion), on est à des positions peu visibles :

  • Soit il s’agit d’une personne du public, qui est venue pour observer et écouter, et qui ne prévoit pas de prise de parole sauf questions spécifiques à poser à la fin
  • Soit il s’agit d’un.e commerçant.e venu.e exposer ses produits en vue de les faire connaître ou les vendre (sachant que tou.te.s les commerçant.e.s de produits végétaux… ne sont pas forcément véganes)

Dans les deux cas, la présence numérique de personnes racisé.e.s dans un événement végane en région parisienne est souvent minoritaire, et les rares personnes véganes et racisées que j’y croise ne seront pas mises en valeur… S’il existe un courant végane intersectionnel aux USA ou dans d’autres pays, je ne vois rien de tel en France pour l’instant. Quelques personnalités médiatiques comme Stomy Bugsy ou Nabilla Benattia ont pris l’initiative d’une transition végane, mais n’ont pas encore une notoriété forte dans le milieu animaliste.

Pour l’anecdote, je me remémore d’une réunion dans une association antispéciste à laquelle je me suis rendue par curiosité, en 2017. Nous étions deux femmes racisées sur une trentaine de personnes. Lorsque des membres de l’association (que je ne nommerai pas ici) ont pris la parole pour déplorer le manque de personnes racisées, et se sont demandé comment en sensibiliser davantage au véganisme, j’ai levé la main pour suggérer des pistes, mais je n’ai pas pu le faire car un homme de l’assistance a lancé à haute voix « il faudrait faire des séances de sensibilisation dans les prisons ! ».

Cet exemple est assez frappant pour plusieurs raisons :

  • les deux seules personnes concernées par la question n’ont pas pu prendre la parole, ni être écoutées
  • La majorité des personnes qui se sont sont exprimées étaient des hommes blancs : on retrouve ici les biais de la prise de parole en public, déjà évoqués dans le précédent article sur le sexisme
  • Les pistes de sensibilisation évoquées véhiculent des clichés racistes douteux, en associant les personnes racisées à la délinquance. Il y a certes un problème d’accès aux options végétales dans les prisons, mais si c’est la premiere idée qui vient quand on parle de personnes racisées, c’est extrêmement inquiétant

Inutile de dire que je n’ai pas voulu remettre les pieds dans cette association après avoir entendu ça. Ce jour-là, je me suis fait la réflexion suivante : si j’avais assisté à un tel échange avant de devenir végane, j’aurais probablement été dissuadée d’adopter un mode de vie éthique vis-à-vis des animaux.

Récupération du vocabulaire antiraciste pour promouvoir le véganisme

Il est assez tentant, lorsqu’on veut sensibiliser des humain.e.s au sort des animaux, de recourir à un vocabulaire auquel les humain.e.s peuvent s’identifier. Des mots comme « viol », « holocauste » ou « esclavage » se retrouvent parfois dans la communication de militant.e.s ou d’associations antispécistes sur les réseaux sociaux. S’il a pu m’arriver de les utiliser au début de ma transition végane, j’y ai renoncé pour les raisons suivantes :

  • Dans le cas de l’industrie laitière, les vaches, brebis et chèvres sont inséminées de force dans le but de déclencher une fécondation, une gestation, puis une naissance, qui sera le point de départ de la lactation. C’est certes une forme d’exploitation qui s’effectue sur des individus femelles, mais avec des finalités assez différentes des violences commises sur les femmes humaines. De plus, je ne suis pas certaine qu’il y ait des similitudes entre l’impact d’inséminations répétées sur des vaches, chèvres ou brebis d’une part, et l’impact d’un ou plusieurs viols sur une femme humaine. Si les deux occasionnent des souffrances considérables, il me paraît compliqué de les comparer.
  • Le mot « holocauste » avait bien comme définition originelle « sacrifice d’animaux lors de cérémonies religieuses », mais la Shoah est passée par là. Si certain.e.s survivant.e.s de la Shoah ont réalisé l’horreur de l’exploitation animale après ce génocide, et ont réfléchi aux analogies entre Shoah et exploitation animale, d’autres peuvent (et à raison) être blessé.e.s par l’emploi d’un mot décrivant leur vécu pour un autre domaine. Cet emploi peut confiner à l’appropriation d’un concept, et à l’invisibilisation du vécu des survivant.e.s de la Shoah. En plus de cette conséquence, l’emploi du mot « holocauste » pour désigner les abattages d’animaux dans l’industrie de la viande peut également déclencher des sentiments douloureux pour les descendant.e.s de familles concernées, et je crains fort que le message antispéciste ne soit pas bien reçu s’il est associé au souvenir d’autres oppressions.
  • Le même raisonnement peut s’appliquer au mot « esclavage » : une des vagues les plus massives d’esclavage dans le monde, historiquement, a été le commerce triangulaire. Ses conséquences ont été terribles sur les personnes esclavagisées, et se manifestent encore aujourd’hui au détriment de leur descendant.e.s (que ce soit en Amérique, en Afrique ou en Europe). Récemment, une initiative antispéciste a déclenché un tollé : début 2017 ; l’association 269Life France a voulu organiser un happening à Paris le 10 mai 2017… Or, le 10 mai, en France métropolitaine, est la journée de commémoration de l’esclavage et de son abolition. Cette date est également l’anniversaire de la loi Taubira de 2001, qui a porté sur la reconnaissance de la traite des esclaves Noir.e.s comme crime contre l’humanité. Il s’agit donc d’une date hautement symbolique en France pour les personnes noires, et retenir cette date pour organiser un happening animaliste risquait à la fois d’invisibiliser et d’usurper le vocabulaire du militantisme noir et antiraciste. Ce qui ne peut que susciter l’hostilité des communautés afro-descendantes, et entraver l’efficacité de la lutte antispéciste. Ce n’est qu’après de nombreuses protestations de militant.e.s et internautes noir.e.s que 269Life France a renoncé au happening prévu.

Il y a sûrement d’autres termes que je n’ai pas listés ici, mais pour résumer, je considère que les mots « insémination forcée », « meurtre », « asservissement », « captivité » sont suffisamment adaptés pour décrire l’horreur de l’exploitation animale, sans piocher dans le vocabulaire des oppressions racistes. L’emploi de ces mots s’accompagne parfois, d’ailleurs, d’une injonction au véganisme à destination des personnes racisées… au motif qu’elles peuvent se baser sur leur propre oppression pour comprendre celle des animaux. Non seulement c’est une manière violente de mépriser l’intellect des personnes racisées (tout aussi capables d’avoir de l’empathie ou du mépris pour les animaux que les personnes blanches), mais en plus, les analogies animalières ont régulièrement été utilisées pour bafouer la dignité des populations racisées : entre les zoos humains et exhibitions du 19e ou 20e siècle, la rhétorique assimilant les personnes noires aux singes, et autres exemples que j’oublie, faire appel à la proximité supposée entre personnes racisées et animaux non-humains perpétue ces idées racistes que je pensais d’un autre âge. Je reparlerai des analogies animalières plus bas dans cet article.

Dénonciation ciblée des pratiques d’exploitation animale dans d’autres ethnies

Je reproche beaucoup de choses aux campagnes ciblées, qui s’intéressent à des problèmes particuliers (la viande, le foie gras, la fourrure…) sans les associer à un message prônant le véganisme comme minimum à faire pour les animaux.

Un des points qui me pose le plus problème est le sous-texte sexiste et/ou raciste de nombreuses campagnes ciblées. Quand on vilipende toutes les formes de viande, tous les jours de l’année, il s’agit d’une manière pertinente de dénoncer la consommation de chair animale. Mais quand on dénonce uniquement une forme d’exploitation animale commise par des communautés racisées (par exemple : les sacrifices halal de moutons pour l’Aïd-el-Kebir), tout en gardant le silence pour des formes d’exploitation équivalentes dans les familles blanches (par exemple : le sacrifice d’agneaux pour Pâques), il ne s’agit de rien d’autre qu’une indignation sélective motivée par un système de pensée raciste.

On peut dire la même chose des campagnes de communication annuelle de nombreux.ses organisations et militant.e.s véganes contre le festival de Yulin, qui, chaque année, se déroule en Chine et consiste en la vente de viande de chien. La virulence que je constate contre Yulin, je la retrouve assez rarement pour dénoncer la consommation de viande plus répandue venant d’autres espèces (vaches, cochons, lapins, etc) . Or, la consommation de viande de chien fait partie des stéréotypes racistes que subissent les personnes asiatiques et asio-descendantes. Attention, les exemples ci-dessous contiennent des propos violents…

Sur le sujet des stéréotypes asiatiques, je vous invite à consulter ce blog pour plus de détails. L’autrice Grace Ly en parle bien mieux que moi 🙂

Rareté de l’offre de produits vegan-friendly pour les personnes racisées

Je tiens à faire un rapide paragraphe sur un constat qui m’a étonnée récemment : le manque criant de produits cosmétiques véganes et non testés sur les animaux adaptés aux cheveux et peaux des personnes noires en France.

La journaliste Rokhaya Diallo a étudié l’inadéquation des cosmétiques et objets de la vie quotidienne pour les personnes noires en France. Entre la difficulté à trouver des coiffeurs.euses formé.e.s, l’absence de teintes nudes foncées pour de nombreux objets (des sparadraps aux oreillettes en passant par les pointes de danse classique… jusqu’à récemment), et le nombre de points de vente restreints où les personnes noires peuvent trouver des produits adaptés, il y a une inégalité criante dans la prise en compte des besoins de cosmétique et d’apparence. Les personnes à la peau claire et aux cheveux non crépus peuvent, à l’inverse, s’approvisionner partout et trouver des objets adaptés à leur carnation assez facilement.

En tant que femme végane à la peau claire et aux cheveux lisses, je pourrais bénéficier de cette même facilité. Il se trouve que, lorsqu’on se préoccupe d’éthique animale, cela restreint fortement l’offre de cosmétiques disponibles, pour quiconque souhaite acheter des produits non testés sur les animaux et sans matières d’origine animale. Néanmoins, une recherche sur internet permet de trouver assez rapidement des marques compatibles et des points de vente (physiques ou e-commerce), et je parviens à trouver des produits qui conviennent à mes besoins. Si je me mets deux secondes à la place d’une femme noire qui souhaiterait acheter des produits cosmétiques en prenant en compte l’éthique animale, je constate qu’en France, il n’y a pratiquement rien qui convienne ! La même recherche internet rapide ne donne pas de résultat : donc soit les femme noires et véganes devront déployer beaucoup plus d’efforts que moi pour trouver des produits adéquats, soit elles ne trouveront tout simplement rien qui corresponde. Quelques marques de cosmétiques véganes adaptées aux femmes afro-descendantes existent aux USA, et ont le label « cruelty-free & vegan » de la PETA, mais ne sont pas disponibles à ma connaissance en France. Si c’est le cas, je suis preneuse des adresses pour les relayer !

Racisme de tous les jours dans les évènements véganes

Le milieu végane français, avec les biais que j’ai listés précédemment, est constitué donc de personnes pas forcément conscientisées sur le racisme… qui peuvent donc avoir des réflexions, propos ou actions perpétuant des stéréotypes racistes. Les micro-agressions y sont présentes comme dans tout autre milieu, militant ou non.

Voici quelques exemples de « racisme de tous les jours » que j’ai pu constater :

  • Être interpellée par une militante végane lors d’une conférence, qui me demande expressément « L’an prochain, il faut qu’on fasse ensemble une action contre l’Aïd ! »… avant même d’avoir dit « bonjour »
  • Lors d’une autre conférence, lorsque je pose une question sur le racisme dans le milieu végane, voir une personne du public répondre « Mais non, il n’y a pas de racisme dans le milieu végane, je le fréquente depuis 30 ans et n’ai jamais rien vu de tel ! J’ai un ami indien, qui est venu me voir il y a un mois, il n’a pas eu de racisme du tout ! ».
  • Une attitude négligente de quelques commerçant.e.s lors de salons ou évènements véganes : lorsque je m’y promène avec des amies véganes, et lorsqu’on aborde des stands de marques de mode avec des prix relativement élevés, certain.e.s des entrepreneurs.euses qui tenaient ces stands s’adressaient en priorité à mes amies, sans me jeter le moindre regard ni demander à recueillir mes coordonnées. J’ai encore du mal à déterminer de manière certaine s’il s’agit d’un présupposé raciste (« elle est racisée » = « elle n’a pas les moyens d’acheter mes produits) ou si ces commerçant.e.s ont détecté que j’avais un manque d’intérêt pour leurs produits pour d’autres raisons. Mais sur le moment, le fait de ne pas demander mes coordonnées mais uniquement celles de mes amies m’avait interpellée, car on parle d’entreprises en démarrage, qui ont comme objectif crucial de développer leur notoriété et leur bouche-à-oreille… Je tiens à nuancer cet exemple en rappelant que tou.te.s les commerçant.e.s qui proposent des produits sans matière animale ne sont pas forcément véganes dans leur vie personnelle.

Appropriation culturelle

Un de mes sports préférés, dans les épiceries véganes ou les évènements véganes en région parisienne, est de lister les produits issus de cultures et gastronomies extra-européennes, et vendus à des prix exorbitants. Et, malheureusement, j’en trouve régulièrement.

Je tiens tout de suite à préciser que je n’ai absolument rien contre les entrepreneurs.euses racisé.e.s, qui proposent des produits sans cruauté à partir d’ingrédients importés d’Afrique ou d’Asie (dattes, huile d’argan, accessoires de mode, etc). Bien au contraire, ces initiatives sont les bienvenues, surtout quand elles permettent de rémunérer des producteurs.trices et de répandre des savoirs-faires artisanaux ! Par ailleurs, vu le manque criant de plats traditionnels végétaux dans la cuisine française, les véganes n’ont d’autre choix que de piocher des idées de recette dans les gastronomies étrangères. Je déplore que certains commerces bio et/ou véganes considèrent ça comme une autorisation à multiplier par 3 ou 5 le prix de vente d’un produit, par rapport à son équivalent vendu en magasin « généraliste » (notamment pour des produits alimentaires nord-africains comme la harissa et la pate de dattes, ou les produits alimentaires asiatiques). C’est dans cette pratique de prix exagérés et de refus de créditer / partager les bénéfices avec les producteurs.trices racisé.e.s que réside l’appropriation culturelle que je pointe.

Injonction au militantisme par les manifestations

J’avais déjà pointé dans mon précédent article l’injonction à la manifestation. Ce mode d’activisme est fortement encouragé, et conditionne parfois la reconnaissance de militant.e.s véganes comme légitimes. Si je ne défile pas à la Veggie Pride, à la marche pour la fermeture des abattoirs, si je ne participe pas aux Nuit Debout devant des abattoirs, alors je ne suis pas sur le terrain, ma parole ne serait pas très légitime, et je devrais me taire. J’ai écrit dans le précédent article sur le sexisme que les manifestations sont notamment idéalisées par association avec un idéal de virilité.

Une deuxième dimension s’ajoute à cette injonction : défiler lors de manifestations ou se rendre à des veillées, c’est se confronter à des expériences potentiellement racistes. Je pense notamment aux violences policières, qui peuvent survenir dès lors que des effectifs policiers sont présents à ces évènements. Pour des véganes blanc.he.s, le risque de violence policière peut être considéré comme un concept abstrait, avec un risque peu probable. Mais pour une personne racisée, qui y est confrontée plusieurs fois dans sa vie, une manif, c’est un risque supplémentaire bien perceptible. Surtout quand les familles racisées, par crainte de ces violences, inculquent à leurs enfants la nécessité de ne pas se faire remarquer, d’être aussi discret.e que possible, et de ne pas défiler lors de manifestations.

On peut en déduire que ce mode d’action est accessible principalement aux personnes blanches, qui ont le confort de ne pas redouter des altercations policières dès qu’elles sortent de chez elles. J’ajoute que manifester ouvertement, sur un sujet aussi mal accepté que les droits des animaux, c’est aussi s’exposer à des difficultés avec les employeurs au cas où on est reconnu.e. Et les difficultés à retrouver un emploi en cas de rupture de contrat sont nettement plus considérables en France pour les personnes racisées, sauf secteurs en pénurie de main d’œuvre.

Je reparlerai probablement de cette injonction à la manifestation, qui pose un problème de classisme (nécessité d’un certain confort matériel et culturel) et de validisme (non-prise en compte des véganes ayant des situations de handicap ou des troubles de santé mentale).

Bilan du schmilblick

Je viens de décrire plusieurs symptômes et exemples de racisme dans le milieu animaliste, à des niveaux plus ou moins insidieux. Entre invisibilisation, micro-agressions et focalisation sur des formes d’exploitation animale de manière sélective, le milieu végane francilien n’est pas mon environnement préféré. Je continue à assister à certains évènements véganes, mais en exerçant une vigilance accrue pour pouvoir détecter ces situations.

Une fois que je sors de ces évènements véganes, et que je retrouve le reste de la société, je dois dire que… ce n’est pas mieux.

Racisme et spécisme dans le reste de la société

Dénonciation ciblée des pratiques d’exploitation animale dans d’autres ethnies

Je parlais plus tôt dans cet article de la dénonciation ciblée de pratiques comme la viande halal ou le festival de Yulin, sur lesquelles de nombreux.ses militant.e.s véganes s’expriment chaque année. Comme vous le constatez peut-être dans les médias et la presse, ces sujets sont également vilipendés par des personnes non-véganes, qui dénoncent l’exploitation animale des racisé.e.s tout en confirmant leur propre exploitation des animaux comme acceptable. De tels discours contribuent à véhiculer le stéréotype de l’étranger.e barbare, sauvage, cruel.le envers les animaux, et potentiellement envers les humain.e.s aussi, par exemple en leur imposant une viande halal généralisée.

J’avoue ne pas avoir beaucoup de patience pour ce genre de discours incohérent. Car en plus de contribuer au racisme, les dénonciations ciblées sont également une manifestation éclatante de spécisme : elles sous-entendent que certaines pratiques d’exploitation animale sont plus révoltantes que d’autres.

  • Manger des chiens, c’est horrible. Mais manger des vaches, des veaux, des poissons ou des grenouilles, ce serait acceptable et recommandé.
  • Tuer des lapins vivants, c’est abject. Mais ébouillanter des homards vivants dans des restaurants de fruits de mer, ce serait raffiné.
  • Egorger une poule consciente, c’est barbare. Mais électrocuter cette poule avant de lui couper la tête, pour qu’elle soit « endormie », ce serait plus clément.

Mon opinion est que TOUTES ces formes d’exploitation animale sont non-éthiques. La viande halal comme la viande pas halal. Le festival de Yulin au même titre que la fête du cochon à Bayonne. Les meurtres d’animaux conscients comme les meurtres d’animaux après étourdissement. Créer des hiérarchies n’aidera en rien les animaux : cela ne fait que conforter les non-véganes dans leur bonne conscience, et les inciter à poursuivre leurs achats de produits animaux pour lesquels on insémine de force, on pratique la captivité, et on tue.

J’ai recueilli à ce titre une anecdote d’une jeune femme française de confession musulmane : un de ses professeurs lui a dit une fois qu’elle « sentait le mouton » devant toute la classe… quelques jours après l’Aïd-el-Kebir. Une manière rapide et cinglante de l’assimiler à la barbarie et aux images de cruauté qu’on prête aux musulman.e.s, alors que ce prof n’est pas plus végane qu’elle. En matière d’exploitation animale, les dénonciations ciblées ne sont qu’une manière de pointer du doigt la paille dans l’oeil des voisins, sans voir la poutre dans son propre oeil.

Récupération de l’éthique animale dans les discours d’extrême droite

En plus d’etre régulièrement citées dans les médias et sur les réseaux sociaux, les dénonciations ciblées sont régulièrement instrumentalisées par les partis et mouvements politiques de droite ou d’extrême-droite. Quand ces partis s’intéressent à la condition animale, c’est rarement pour vilipender la chasse, l’industrie du cuir ou la production de foie gras (vu que les élites sont largement consommatrices de ces produits et services). C’est plutôt pour s’émouvoir des égorgements rituels et proposer de les interdire, avant de retourner manger des canards massacrés dans des restaurants étoilés.

La preuve éclatante que ces mouvements se contrefichent des droits des animaux non-humains : leur opposition catégorique au véganisme… Je trouve d’ailleurs très inquiétante l’assimilation du véganisme au terrorisme islamiste, assimilation que les musulman.e.s des pays occidentaux subissent déjà beaucoup trop. J’avais déjà parlé des accusations de terrorisme dans un précédent article.

Misogynoir

Les femmes noires subissent régulièrement de manière simultanée des manifestations de misogynie et de racisme, ce qui est désigné par le terme de misogynoir. De nombreux exemples et témoignages sont disponibles sur ce phénomène, ici, ou encore ici, pour les plus recents.

Le cas qui m’intéresse ici, en rapport avec l’exploitation animale, concerne les harcèlements et propos dégradants envers les femmes noires qui portent de la fourrure. Des célébrités noires comme Beyoncé ou Rihanna ont pu le subir ces dernières années, mais celle qui m’a fait ressentir le besoin d’évoquer la misogynie est la chanteuse Aya Nakamura. Elle a déjà fait l’objet d’attaques virulentes en tant que femme noire qui sort des chansons. Et ces attaques se sont relancées apres une photo où elle portait un manteau en fourrure.

Je tiens à être claire : TOUS les vêtements à base de peaux, poils ou duvets arrachés à des animaux sont de l’exploitation animale. J’invite tout le monde à boycotter le cuir, la fourrure, la soie, la laine, le duvet de canard ou d’oie, etc. Et à se tourner vers des fibres végétales ou synthétiques.

Mais parmi les internautes qui critiquent ces femmes noires, combien qui portent du cuir, de la soie ou des manteaux Canada Goose ? Combien qui ont écrit ces insultes sexistes ou racistes en sortant d’un McDo ou d’un sushi entre potes ? Combien sont ensuite parti.e.s chercher du fromage dans le frigo ? Combien ajoutent des réflexions sexistes associant femmes et fourrure ? Combien prennent soin de vilipender également la consommation de fourrure des hommes et des personnes blanches ?… Je redoute un peu les réponses à ces questions.

Associations dégradantes entre personnes racisées et animaux

Les discours visant à répandre et entériner le racisme, depuis plusieurs siècles, incluent une volonté d’exclure des groupes ou populations de l’humanité (et, par conséquent, de notre cercle de considération morale). Voici quelques exemples d’adhérences entre dénigrement des personnes racisées et animaux :

  • Insultes envers les personnes racisées visant à les comparer à des animaux
  • Utilisation d’animaux tués à des fins de profanation (par exemple, en posant des têtes de cochons sur des lieux religieux musulmans)
  • Recours à des pratiques indignes communes avec l’exploitation animale : transport indigne, détention dans la promiscuité, zoos humains au debut du 20e siècle… Dans le cas d’exactions passées, les stigmates et traumatismes peuvent subsister et se transmettre aux générations suivantes.

Vis ma vie de végane racisée

Ma transition végane et mes discussions avec mon entourage racisé a sûrement beaucoup de points communs avec l’adoption du véganisme par des personnes blanches : j’ai vécu le fait d’être la seule végane à table pendant les repas de famille, les débats avec les membres de la famille qui se fichent éperdument des animaux, les sarcasmes sur le fait que « mmmmmmmmh, telle viande / tel fromage, c’est trop bon », les débats voués à l’échec avec des proches pro-chasse, les désaccords avec les ami.e.s convaincu.e.s que l’homme doit manger de la viande et être au sommet de la chaîne alimentaire, et tout le reste.

En fait, les personnes racisées… ont la même propension à être spécistes et à considérer les animaux comme des objets, que les personnes blanches !!! A ce jour, dans tous les pays du monde, le véganisme est pratiqué par une minorité de la population (oui, même en Inde. Si le végétarisme y est répandu, le véganisme ne l’est pas autant, loin de là). La tendance à considérer les animaux comme des objets et des marchandises est la même, seules les dates des fêtes traditionnelles, les prix des produits animaux et les espèces exploitées peuvent varier d’une cukture à l’autre.

Par contre, ce qui me fait beaucoup de peine, c’est quand une personne racisée utilise le racisme du milieu végane comme excuse pour continuer à exploiter des animaux. J’ai un rapide message pour vous : les vaches, les poules, les poissons, les brebis ne vous ont rien fait de mal, ne vous ont jamais causé de tort. Vous avez raison de dénoncer le racisme dans tous les milieux militants, et d’exposer vos griefs aux véganes racistes que vous croiseriez, mais cela ne vous exonère en rien de réfléchir à votre pratique de l’exploitation animale et de prendre la décision de devenir végane.

Où trouver des contenus chouettes sur l’antiracisme et le véganisme

Déconstruction du racisme systémique

Pour le coup, j’ai surtout connaissance de personnalités qui s’expriment sur Twitter et que je suis régulièrement. Je n’ai pas encore fait de lectures sur le sujet, je mettrai a jour cet article quand ce sera fait (et je suis preneuse de suggestions de lecture). Parmi les personnes à suivre en France, on peut lister :

  • la journaliste Rokhaya Diallo, qui a beaucoup travaillé sur la question de l’apparence des femmes noires (via ses productions écrites, filmées, ou ses expositions), et s’exprime régulièrement sur le sexisme et le racisme dans les médias
  • L’entrepreneuse Marie Dasylva, qui propose des services de coaching pour les femmes racisées victimes de sexisme, racisme ou autres oppressions dans leur vie quotidienne
  • L’autrice Grace Ly travaille en particulier sur la déconstruction des stéréotypes visant les personnes asiatiques et asio-descendantes
  • Le fil Twitter « Vegan Hip-hop movement » (en anglais) propage de chouettes messages de sensibilisation sur le racisme, le sexisme et l’exploitation animale.
  • Les blogs d’associations intersectionnelles comme Lallab ou Mwasi permettent de se former sur les sujets liés aux oppressions systémiques et à leurs impacts croisés lorsqu’une personne en subit plusieurs
  • Le blog roseaux.co, qui parle de toutes sortes d’oppressions entre deux recettes de galette des rois végétale ❤️❤️

Véganisme inclusif

Je n’ai pratiquement pas de ressources en français dans ce domaine ! C’est un comble.

Voici quelques pages facebook que je peux recommander, en anglais pour la plupart :

  • The Vegan Muslim Initiative : une page qui affiche à la fois des interprétations religieuses de l’islam encourageant le véganisme, et des posts plus généralistes sur la critique des formes d’exploitation animale
  • Black Vegans Rock : une page qui promeut des personnalités afro-descendantes véganes, et leurs actions en faveur du véganisme
  • Vegan Feminist Network : une page qui aborde les questions difficiles des oppressions dans le milieu végane

Si vous avez connaissance d’autres personnalités ou pages à suivre sur ces thématiques, je suis totalement preneuse !

Sur ce, je vous laisse, j’ai une casserole sur le feu qui sonne à la porte. A bientôt les gens 🙂

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